Illustration par l’expérience : le vécu de la blessure de rejet
L’exposé théorique entre en résonance émotionnelle profonde avec une participante — appelons-la Élodie. Dès que j’évoque le bébé en train de naître et la possibilité de ne pas être désiré, Élodie est touchée au point de pleurer. Elle dit ressentir dans son corps ce qui lui fait mal, depuis toujours : « C’est comme si j’étais de nouveau dans le ventre de ma mère, avec leurs doutes, avec le fait de ne pas avoir été désirée. »
« Ce soir, dit-elle, c’est comme si je le vivais. » Elle ajoute que sa maman est décédée il n’y a pas longtemps, et qu’elle « ne remet pas la tête au-dessus de l’eau ». Il y a aussi des problèmes familiaux avec ses neveux…
Je reconnais : « Ça s’accumule, ça pèse beaucoup. » Je note qu’il y a une bougie ici, et qu’Élodie nous a dit que c’est aujourd’hui le jour de son anniversaire. « C’est l’anniversaire de cette naissance » — l’anniversaire de cette blessure originelle. « Alors qu’est-ce qu’on va apprendre pendant cette semaine ? Certainement à se laisser toucher. » Non pas pour avoir encore plus mal, mais pour aller au fond de ce qui inquiète, de ce qu’on aurait voulu, de ce qu’on n’a pas eu, de la difficulté.
« Je n’ai pas été désirée » : il y a quelque chose à sentir jusqu’à la racine. Mais est-ce qu’on attend encore maintenant d’être désiré ? Quel âge a-t-on maintenant ? Est-ce ça qu’on attend encore, depuis des dizaines d’années ? Il s’agit de vivre à la fois l’émotion, tout le processus corporel, pour faire corps avec, pour être totalement au centre de ce qui se passe — y compris dans l’émotion — mais ne pas en rester là. Quelle est la deuxième couche ? : non pas seulement ce qu’on a subi, mais ce qu’on aurait voulu. La dualité part de cette tension entre ces deux mouvements. Il est nécessaire ce voir cette opposition : j'aurais voulu autre chose.
Sinon, c’est comme si on restait dans une bulle de l’espace-temps qui dit : « Tu n’as pas été voulu, et tu as stagné là-dedans. » Ce qui mérite d’être vu, ressenti à travers ce corps, y compris avec un certain désespoir, une certaine rage. Il s’agit de s’étendre dans cet espace souffrant, justement pour prendre cette place. En s’y étendant, on finit par voir — pas seulement avoir l’idée des circonstances — mais on s’étend à l’intérieur de cette conscience. Comme le papa qui pose les mains sur le ventre et le bébé qui vient occuper cet espace affectif.
Élodie reconnaît : « Ce que je n’arrive plus à faire ces derniers temps, ce côté de regarder, de voir la douleur — je l’ai fait de nombreuses fois, j’ai avancé sur pas mal de choses. Mais là, depuis un an peut-être un peu plus, j’étais embrouillée à ne plus pouvoir rester avec ce qui était. Et en fin de compte, je fuyais tout le temps, parce que je ne savais pas quoi en faire. J’avais même oublié de rester jusqu’à ce que ça se dilate et que tout soit dans le calme le plus absolu. »
- « Le problème, c’est qu’il y a des douleurs plus fortes que d’autres. On peut avancer, rencontrer des choses, et puis c’est comme s’il y avait un fond. Et là, on arrive à un cran : “Ah non, pas ça, ce n’est pas possible.” Il y a vraiment quelqu’un à apprivoiser, pour trouver le courage d’aller encore plus loin, vers quelque chose qu’on ne connaît pas, mais à quoi on peut se livrer pour le connaître. » Ça peut être décourageant. Et parfois, on a l’impression d’avoir avancé — et ça se représente encore, parce qu’il y a de vieilles couches qu’on n’avait pas encore vues, encore plus douloureuses, et au-delà de la douleur, encore plus dangereuses pour ce corps.
Au fond, l’enjeu, c’est « j’aurais pu y passer ». Ce sont des enjeux de vie et de mort. Pour aller voir là, avec le cœur — pas avec les yeux ni l’entendement —, il faut avoir accumulé une forme de foi, une forme d’énergie pour aller dans ce point ultime où ma vie aurait pu basculer, où « j’aurais pu ne pas être là ».
C’est certainement ça l’enjeu principal du monde qu’on voudrait changer : « Si seulement tu m’avais voulue, je serais heureuse maintenant. » La dualité. La réalité, c’est que ces parents-là avaient une histoire, comme nous. Mais oui, il y a bien cette image de se déployer et de revenir dans une forme de calme — parce qu’en fait, ce n’est plus tumultueux, c’est juste là, y compris si ça a été douloureux. Je crois simplement qu’il y a des douleurs encore plus grandes que celles déjà traversées.
Mais le voyage intérieur rejoint un autre désir d’Élodie. Elle confie que, si elle avait une baguette magique, elle partirait faire le tour du monde — le voyage est ce qu’il y a de plus beau : tous les jours différents, sur la terre, rencontrant des gens, avec des paysages magiques et merveilleux. Elle a déjà vu des fleurs dans le désert, un volcan en éruption. Enfant, elle n’imaginait pas qu’elle verrait un jour un volcan. Le voyage lui apporte de la liberté, des partages, des rencontres, des échanges. « La vie, c’est magique. »
Je lui demande : « Pourquoi êtes-vous venue au monde ? » Elle répond sans hésiter : « Pour voir la beauté. » — « Alors ça marche ? » — « Oui. »
Mais elle ajoute qu’elle a des problèmes familiaux, qu’elle ne comprend pas comment des gens peuvent être « aussi méchants ». Pour elle, ce qu’il y a de plus beau, c’est de donner de l’amour — pas de faire du mal. Elle peut envisager de comprendre en fonction de l’histoire de chacun, mais « à un moment donné, ça ne s’excuse plus ».
Je rebondis : « Cette difficulté, c’est comme si ça indiquait une piste. Ce que vous ne comprenez pas, vous ne pouvez pas l’accepter en tant que réalité d’un monde imparfait. Et donc on en revient, en suivant cette voie, à ce qui m’a fait mal. » On ne peut pas tout réduire à ça, car il y a aussi ce désir de beauté, ce désir d’expansion, de se remplir le cœur, de trouver la chaleur. Mais il y a cette incompréhension. Quelque chose s’arrête là : « ce que je comprends, ce que je ne comprends pas ».
Et puis, il y a un élément de base : la différence. Ce qu’on vit, soi, peut-être à cause de sa nature, les autres ne le partagent pas forcément. Ce n’est pas facile, car spontanément, on imaginerait que c’est universel d’être attiré par ce qui est beau et bon. Élodie confie que, par moments, ça l’a mise en colère, et qu’elle l’a verbalisé.
« Qu’est-ce qui me fait réagir ? » Elle évoque le racisme — ce rejet a priori, pour une couleur de peau, de quelqu’un qu’on ne connaît pas. Quand on voit ça dehors, on le ramène ici [vers soi] : « Tu ne me connais pas, mais tu me rejettes déjà. » Petit à petit, en explorant ce qui blesse, met en colère, fait peur ou attriste, à chaque fois il y a quelque chose qui nous parle de nous.
Quelqu’un est rejeté sans raison. Est-ce que ça me fait réagir ? Alors, il y a une émotion, et je regarde à l’intérieur. Moi, ai-je été rejeté ? Quand on m’a rejeté, est-ce que ça m’a fait du bien ? La réaction vient de quelque chose qu’on a vécu — une expérience, même inconsciente. C’est une démarche de connaissance de soi : « Tiens, ça me fait réagir, donc il y a quelque chose. » Il y a une mécanique à l’œuvre. La question est : « Est-ce que je suis libre de cette réaction ? » Non, ça vient spontanément.
Petit à petit, il est possible de rejoindre ce corps qui a souffert. Quand je dis « corps », c’est l’être qui se manifeste à travers un corps. Être avec lui pour ne pas l’abandonner. Cette maman, cet enfant en train de naître : si chacun part de son côté, tous les deux sont en difficulté. Il s’agit d’être ensemble pour passer un passage difficile, traverser la tempête. Et ça a pu manquer beaucoup, parce que chacun était occupé à ses petites affaires.
Ça peut être déchirant. Ce corps avait vécu quelque chose, il était conscient de ce qui lui arrivait, mais il ne savait pas le dire. La conscience était déjà là — et elle a dû être niée. « Je suis conscient, mais je vais faire comme si. » Comme Élodie le dit : « Le combat est à l’intérieur de moi. »
« Si on pouvait avoir une torche pour éclairer toutes ces zones… ». [J'avais visité la grotte Chauvet peu de temps auparavant !]
