De la dualité à la présence consciente
Cet échange introductif pose les fondements théoriques et pratiques d’une semaine dédiée à la connaissance de soi, qui s’est déroulée en avril à l’Îlot de Vilandrau. Partant du concept d’haptonomie — le contact affectif prénatal —, j’y développe l’idée centrale de « faire corps » : être pleinement présent à soi-même, notamment dans la douleur, plutôt que de s’en absenter par réflexe. J’explore ensuite, avant la non-dualité, la dualité — ce refus de la réalité qui génère de la souffrance — et la façon dont les traumas précoces, souvent natals ou prénatals, créent des croyances fondamentales qui colorent toute notre existence. L’intervention émotionnelle d’une participante illustre concrètement ces mécanismes : sentiment de ne pas avoir été désirée, deuils récents, conflits familiaux, épuisement profond. Le fil directeur de la semaine est d’apprendre à accueillir ces douleurs avec courage et curiosité, à « faire corps » avec elles pour retrouver vitalité et liberté d’action.

Faire corps : origines et manifestations
Le thème central s’ancre dans l’expérience concrète de l’haptonomie, discipline à laquelle je me suis formé partiellement et qui est à l’origine de ma démarche. L’haptonomie, parfois connue pour la préparation à l’accouchement, repose sur le contact affectif prénatal : le père (ou le soignant) pose les mains sur le ventre de la future mère, invitant le bébé à venir, qui répond en se dirigeant vers ces mains. Cette pratique vise à établir une présence mutuelle : le père apprend à être déjà présent pour que le bébé « reconnaisse » ses mains. Un autre aspect crucial concerne l’accouchement, souvent sans péridurale : permettre à la femme de rester avec son bébé en train de naître, malgré la douleur extrême liée à la dilatation.
Cette douleur est réelle pour les deux : pour la mère qui subit la dilatation, et pour l’enfant qui cherche son chemin dans un passage étroit. Le risque majeur survient lorsque la mère, submergée par la douleur ou en détresse, s’absente. Le bébé, pas encore né, se retrouve alors seul face à un « mur très délicat à franchir ». La naissance n’est pas un acte solitaire : mère et enfant doivent s’allier. Si l’un ou l’autre est « KO », l’équipe médicale intervient. Mais l’idéal est cette alliance — « faire corps », c’est-à-dire être avec, surtout quand on a mal.
Ce principe se généralise : quand on souffre — physiquement, émotionnellement, psychiquement — le réflexe spontané est de se retirer, de « prendre des RTT » et de revenir quand ça va mieux. La question centrale devient alors : comment rester là quand c’est douloureux ? Que la douleur soit physique (comme lors d’un accouchement) ou liée au manque, à la déception, à une blessure relationnelle, il y a toujours une composante corporelle : ça fait mal dans le corps. La première réaction à la douleur émotionnelle est d’arrêter de respirer — pour contenir l’émotion, faire bonne mine, éviter l’effondrement. Mais ce blocage respiratoire est une façon de s’absenter : moins conscient, moins oxygéné, avec moins de capacité d’agir ou de réagir. À l’inverse, rester présent même dans le chagrin ou la blessure permettrait de conserver la capacité à trouver une issue, à sortir d’un mauvais pas, à rebondir.
L’haptonomie, par la présence et le toucher affectif, est précisément une manière de revenir dans ce corps, de revenir à être là, respirer, vivre, goûter, même dans la difficulté. En situation de douleur physique extrême — jusqu’à l’évanouissement —, il n’y a évidemment « pas de miracle ». Mais dans une situation émotionnelle, la tendance est souvent de se contenir, de se contracter, d’être absent. Et alors, « qui est là pour agir ? » Personne. Ou seulement vingt à quarante pour cent de soi. Ce n’est pas suffisant. On n’est pas entier, on vit moins, et c'est dommage.
La dualité : refus de la réalité et création de souffrance
La dualité est le second concept fondamental de cette semaine. Avant de comprendre la « non-dualité », il faut saisir la dualité elle-même, qui signifie ici « devenir deux », se diviser. Quand quelque chose nous ennuie, nous pouvons penser à autre chose : sommes-nous la personne occupée à une tâche rébarbative, ou celle qui rêve d’être sous les cocotiers ? On crée une dualité, une manière de ne pas être là. De même, si l’on prévoyait d’aller à la chasse aux escargots et qu’il ne pleut pas, il arrive qu’on interprète ce temps comme personnellement malveillant. Dans les relations, c’est plus intense : si quelqu’un ne répond pas à un message, au lieu de patienter et d’accepter que l’autre puisse être occupé, on se dit parfois « c’est à moi qu’il ne répond pas, il a décidé de ne pas me répondre », et on échafaude une histoire douloureuse.
Une manière de ne pas être dans la réalité, c’est d’en inventer une autre, de multiplier les hypothèses. Du point de vue émotionnel, être dans une émotion, c’est refuser quelque chose, ne pas être d’accord que ce soit ainsi — que ce soit de la colère ou de la tristesse. Si on perd sa grand-mère, par exemple, le deuil est légitime ; mais en arrière-plan surgit souvent l’idée qu’elle est partie trop tôt, qu’elle n’a pas pu tout dire, que je ne lui ai pas tout dit non plus. C’est cet « autrement » qui crée la dualité : « ça devrait se passer autrement que ça ne se passe. » Et c’est quitter la réalité. La réalité, c’est que la météo est ce qu’elle est, que les gens meurent ou tombent malades.
Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas se soigner. Une fois le fait accepté — « je suis malade » —, on peut se demander comment se soigner, qui consulter, ce qu’on peut faire soi-même. Mais refuser ce fait, invoquer la fatalité ou l’injustice, c’est créer une réalité alternative qui, le plus souvent, fait souffrir. Plutôt que de faire corps — être là, reconnaître la réalité du moment, et se demander « qu’est-ce que je peux en faire ? » —, on reste bloqué dans une fiction douloureuse.
C’est pourquoi le chemin va de la dualité vers la non-dualité. Swâmi Prajnânpad parlait d’« un sans un second » : être un avec la réalité. Quel que soit l’événement, il s’agit d’être d’accord que c’est. Par exemple : j’attendais quelqu’un qui aurait dû arriver il y a un quart d’heure ; il n’est pas là, et son retard m’envahit d’anxiété ou de colère, avec ce sentiment que « personne ne me respecte ». Je crée une réalité autre, alors que, peut-être, il était simplement bloqué dans le métro. Cette distance entre la réalité et l’histoire que je me raconte me fait souffrir.
La non-dualité, c’est rejoindre cette première réalité : quels sont les faits ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Une émotion peut être là — et elle est là. Se dire « je ne devrais pas avoir d’émotion parce que je suis sur le chemin de la sagesse », c’est encore de la dualité. L’émotion est là. Alors, qu’est-ce qui est derrière elle ?
Pendant la semaine, le travail se fera avec le corps, précisément parce que ces mécanismes s’y inscrivent. Si on ne se sent pas aimé, on adopte une attitude pour « grappiller un peu d’amour qu’on ne nous a pas donné ». Si ça ne marche pas, on dit « c’est toujours comme ça » — et on s’enferme dans sa manière de voir le monde. Dans un séjour de connaissance de soi, il s’agit de repérer comment on se fait souffrir soi-même : en se forgeant de fausses idées sur la réalité et en se privant des moyens d’agir véritablement. C’est un long travail, car cela ne saute pas aux yeux. On retombe dans de vieilles habitudes sans s’en apercevoir. J’ai moi-même, pour prendre mon exemple, une tendance « Calimero » — à me sentir victime d’injustice.
Les racines de la souffrance : traumas précoces et croyances fondamentales
Ces représentations du monde se mettent en place très tôt, parfois avant même qu’on ait les mots pour les décrire. Je relate ici un souvenir personnel : entre cinq et sept ans, j’ai vu ma grand-mère saigner un lapin. En rentrant chez mes parents, j’ai dit : « Pourquoi tout le monde est méchant ? » Ma mère a noté cette phrase dans mon carnet de santé, sentant que c’était important — « une représentation du monde qu’il doit pouvoir relire quand il sera grand ». (!)
D’un côté, ma grand-mère tue un lapin ; de l’autre, je me dis que « tout le monde est méchant ». Je ne lui en voulais pas personnellement, mais quelque chose s’était réactivé : un vieux souvenir d’avoir déjà souffert. Lequel ? C’est difficile à dire, car, pour reprendre cet exemple, la conscience du bébé en train de naître ne s’en souvient pas spontanément avec des mots. Mais elle peut le revivre corporellement : sentir tout ce qui écrase, la difficulté à respirer, à bouger, l’impuissance. La phrase classique, c’est « je n’y arrive pas ». Quand je l’entends, je pense aussitôt à la naissance — on aurait bien envie d’avancer, mais ça bloque.
« Pourquoi ce monde est méchant ? » n’était donc pas seulement une réaction au lapin et à la grand-mère. C’était une impression déjà là, avant. Parce que ce corps avait déjà vécu quelque chose qui ne lui convenait pas, quelque chose de difficile corporellement — manquer d’air, avoir l’impression de mourir. Quelque chose a été vécu qui lui avait fait penser que le monde n’allait pas dans le sens où il aurait dû aller. On en revient à la dualité. Et à partir de cette expérience, une représentation s’est créée : « Si je ne peux pas faire ce que je veux, c’est parce que le monde est méchant. Si le monde n’était pas méchant, je serais libre. »
Très tôt, les croyances se mettent en place. Personne n’a eu besoin de me le dire. Je me le suis dit parce que j’avais vécu quelque chose de douloureux : mon corps l’a ressenti et s’en est trouvé en grande difficulté. Il n’a pas fait que le ressentir — il a créé une représentation, quelque chose qui « explique » pourquoi ça va mal.
Et après ? On transporte ça dans sa vie d’enfant, d’adolescent, d’adulte. On vit dans un monde où les gens sont méchants : une queue de poisson sur la route, une priorité grillée à la caisse... Et bien sûr, on trouve des raisons d’y croire — les guerres, les gouvernements — jusqu’à se dire « le monde est vraiment méchant, j’avais raison depuis le début ». Mais ette représentation est issue d’une expérience que ce corps a faite, et que nous avons interprétée.
« Faire corps », en fin de compte, c’est faire corps avec tout ce qui m’a chagriné — pas seulement au présent, mais aussi par le passé. Car le désagrément du jour a une racine dans le passé : ce corps a vécu quelque chose qui ne lui convenait pas, il n’a pas pu faire face, et il s’est dit quelque chose — une idée, une croyance.
Illustration par l’expérience : le vécu de la blessure de rejet
L’exposé théorique entre en résonance émotionnelle profonde avec une participante — appelons-la Élodie. Dès que j’évoque le bébé en train de naître et la possibilité de ne pas être désiré, Élodie est touchée au point de pleurer. Elle dit ressentir dans son corps ce qui lui fait mal, depuis toujours : « C’est comme si j’étais de nouveau dans le ventre de ma mère, avec leurs doutes, avec le fait de ne pas avoir été désirée. »
« Ce soir, dit-elle, c’est comme si je le vivais. » Elle ajoute que sa maman est décédée il n’y a pas longtemps, et qu’elle « ne remet pas la tête au-dessus de l’eau ». Il y a aussi des problèmes familiaux avec ses neveux…
Je reconnais : « Ça s’accumule, ça pèse beaucoup. » Je note qu’il y a une bougie ici, et qu’Élodie nous a dit que c’est aujourd’hui le jour de son anniversaire. « C’est l’anniversaire de cette naissance » — l’anniversaire de cette blessure originelle. « Alors qu’est-ce qu’on va apprendre pendant cette semaine ? Certainement à se laisser toucher. » Non pas pour avoir encore plus mal, mais pour aller au fond de ce qui inquiète, de ce qu’on aurait voulu, de ce qu’on n’a pas eu, de la difficulté.
« Je n’ai pas été désirée » : il y a quelque chose à sentir jusqu’à la racine. Mais est-ce qu’on attend encore maintenant d’être désiré ? Quel âge a-t-on maintenant ? Est-ce ça qu’on attend encore, depuis des dizaines d’années ? Il s’agit de vivre à la fois l’émotion, tout le processus corporel, pour faire corps avec, pour être totalement au centre de ce qui se passe — y compris dans l’émotion — mais ne pas en rester là. Quelle est la deuxième couche ? : non pas seulement ce qu’on a subi, mais ce qu’on aurait voulu. La dualité part de cette tension entre ces deux mouvements. Il est nécessaire ce voir cette opposition : j'aurais voulu autre chose.
Sinon, c’est comme si on restait dans une bulle de l’espace-temps qui dit : « Tu n’as pas été voulu, et tu as stagné là-dedans. » Ce qui mérite d’être vu, ressenti à travers ce corps, y compris avec un certain désespoir, une certaine rage. Il s’agit de s’étendre dans cet espace souffrant, justement pour prendre cette place. En s’y étendant, on finit par voir — pas seulement avoir l’idée des circonstances — mais on s’étend à l’intérieur de cette conscience. Comme le papa qui pose les mains sur le ventre et le bébé qui vient occuper cet espace affectif.
Élodie reconnaît : « Ce que je n’arrive plus à faire ces derniers temps, ce côté de regarder, de voir la douleur — je l’ai fait de nombreuses fois, j’ai avancé sur pas mal de choses. Mais là, depuis un an peut-être un peu plus, j’étais embrouillée à ne plus pouvoir rester avec ce qui était. Et en fin de compte, je fuyais tout le temps, parce que je ne savais pas quoi en faire. J’avais même oublié de rester jusqu’à ce que ça se dilate et que tout soit dans le calme le plus absolu. »
- « Le problème, c’est qu’il y a des douleurs plus fortes que d’autres. On peut avancer, rencontrer des choses, et puis c’est comme s’il y avait un fond. Et là, on arrive à un cran : “Ah non, pas ça, ce n’est pas possible.” Il y a vraiment quelqu’un à apprivoiser, pour trouver le courage d’aller encore plus loin, vers quelque chose qu’on ne connaît pas, mais à quoi on peut se livrer pour le connaître. » Ça peut être décourageant. Et parfois, on a l’impression d’avoir avancé — et ça se représente encore, parce qu’il y a de vieilles couches qu’on n’avait pas encore vues, encore plus douloureuses, et au-delà de la douleur, encore plus dangereuses pour ce corps.
Au fond, l’enjeu, c’est « j’aurais pu y passer ». Ce sont des enjeux de vie et de mort. Pour aller voir là, avec le cœur — pas avec les yeux ni l’entendement —, il faut avoir accumulé une forme de foi, une forme d’énergie pour aller dans ce point ultime où ma vie aurait pu basculer, où « j’aurais pu ne pas être là ».
C’est certainement ça l’enjeu principal du monde qu’on voudrait changer : « Si seulement tu m’avais voulue, je serais heureuse maintenant. » La dualité. La réalité, c’est que ces parents-là avaient une histoire, comme nous. Mais oui, il y a bien cette image de se déployer et de revenir dans une forme de calme — parce qu’en fait, ce n’est plus tumultueux, c’est juste là, y compris si ça a été douloureux. Je crois simplement qu’il y a des douleurs encore plus grandes que celles déjà traversées.
Mais le voyage intérieur rejoint un autre désir d’Élodie. Elle confie que, si elle avait une baguette magique, elle partirait faire le tour du monde — le voyage est ce qu’il y a de plus beau : tous les jours différents, sur la terre, rencontrant des gens, avec des paysages magiques et merveilleux. Elle a déjà vu des fleurs dans le désert, un volcan en éruption. Enfant, elle n’imaginait pas qu’elle verrait un jour un volcan. Le voyage lui apporte de la liberté, des partages, des rencontres, des échanges. « La vie, c’est magique. »
Je lui demande : « Pourquoi êtes-vous venue au monde ? » Elle répond sans hésiter : « Pour voir la beauté. » — « Alors ça marche ? » — « Oui. »
Mais elle ajoute qu’elle a des problèmes familiaux, qu’elle ne comprend pas comment des gens peuvent être « aussi méchants ». Pour elle, ce qu’il y a de plus beau, c’est de donner de l’amour — pas de faire du mal. Elle peut envisager de comprendre en fonction de l’histoire de chacun, mais « à un moment donné, ça ne s’excuse plus ».
Je rebondis : « Cette difficulté, c’est comme si ça indiquait une piste. Ce que vous ne comprenez pas, vous ne pouvez pas l’accepter en tant que réalité d’un monde imparfait. Et donc on en revient, en suivant cette voie, à ce qui m’a fait mal. » On ne peut pas tout réduire à ça, car il y a aussi ce désir de beauté, ce désir d’expansion, de se remplir le cœur, de trouver la chaleur. Mais il y a cette incompréhension. Quelque chose s’arrête là : « ce que je comprends, ce que je ne comprends pas ».
Et puis, il y a un élément de base : la différence. Ce qu’on vit, soi, peut-être à cause de sa nature, les autres ne le partagent pas forcément. Ce n’est pas facile, car spontanément, on imaginerait que c’est universel d’être attiré par ce qui est beau et bon. Élodie confie que, par moments, ça l’a mise en colère, et qu’elle l’a verbalisé.
« Qu’est-ce qui me fait réagir ? » Elle évoque le racisme — ce rejet a priori, pour une couleur de peau, de quelqu’un qu’on ne connaît pas. Quand on voit ça dehors, on le ramène ici [vers soi] : « Tu ne me connais pas, mais tu me rejettes déjà. » Petit à petit, en explorant ce qui blesse, met en colère, fait peur ou attriste, à chaque fois il y a quelque chose qui nous parle de nous.
Quelqu’un est rejeté sans raison. Est-ce que ça me fait réagir ? Alors, il y a une émotion, et je regarde à l’intérieur. Moi, ai-je été rejeté ? Quand on m’a rejeté, est-ce que ça m’a fait du bien ? La réaction vient de quelque chose qu’on a vécu — une expérience, même inconsciente. C’est une démarche de connaissance de soi : « Tiens, ça me fait réagir, donc il y a quelque chose. » Il y a une mécanique à l’œuvre. La question est : « Est-ce que je suis libre de cette réaction ? » Non, ça vient spontanément.
Petit à petit, il est possible de rejoindre ce corps qui a souffert. Quand je dis « corps », c’est l’être qui se manifeste à travers un corps. Être avec lui pour ne pas l’abandonner. Cette maman, cet enfant en train de naître : si chacun part de son côté, tous les deux sont en difficulté. Il s’agit d’être ensemble pour passer un passage difficile, traverser la tempête. Et ça a pu manquer beaucoup, parce que chacun était occupé à ses petites affaires.
Ça peut être déchirant. Ce corps avait vécu quelque chose, il était conscient de ce qui lui arrivait, mais il ne savait pas le dire. La conscience était déjà là — et elle a dû être niée. « Je suis conscient, mais je vais faire comme si. » Comme Élodie le dit : « Le combat est à l’intérieur de moi. »
« Si on pouvait avoir une torche pour éclairer toutes ces zones… ». [J'avais visité la grotte Chauvet peu de temps auparavant !]
Le chemin thérapeutique : accueillir la douleur pour s’en libérer
Le « beau programme » de la semaine, c’est apprendre à se laisser toucher pour mieux vivre. Cela demande une forme de régularité, car c’est un travail quotidien, y compris sur des choses qui passent inaperçues : « Ça me fait réagir. Est-ce que je peux respirer à l’endroit de cette blessure ? » Toutes ces réactions font que « non, pas ça », et la vie se réduit. Alors que de l’autre côté, il y a ce désir de connaître, de voyager, de faire corps avec la beauté, de vivre.
Sur la balance, il y a le désir et ce qui semble vouloir l’empêcher. Parfois, ce qui semble empêcher, c’est un vieux souvenir qui dit « toi, tu n’as pas ta place ». Alors que ce n’est même plus vrai probablement. Ça a pu l’être, mais peut-être que maintenant ce n’est plus le cas. Ça mérite d’être regardé de plus près. Le souvenir est là : à cet endroit, on pourrait appeler ça une respiration — pas seulement corporelle, mais « être avec ».
Muriel et moi précisons notre rôle d’accompagnants : donner de la place, de la respiration, un peu d’apaisement quand c’est possible, pour que les participants puissent être encore un peu plus conscients et aller encore un peu plus loin — rencontrer à l’intérieur, parfois, de « vieux démons ». Mais ces démons sont devenus des compagnons, puisqu’ils sont là depuis le début. Ne soyons pas racistes avec eux — allons les rencontrer à leur tour, sinon ils se sentent rejetés ! Qu’est-ce qu’ils veulent ? Être reconnus. « Et moi, et moi, et moi — tu m’as oublié. » Il faut leur donner un ticket pour qu’ils passent chacun leur tour : sinon, ils réclament tous en même temps et on est débordé. Il y a aussi, dans ce travail, un rôle d’« organisatrice » — mettre de l’ordre, promettre à chacun de ces démons qu’ils auront leur tour.
Élodie témoigne de son état actuel : « Je ne savais plus par où commencer. C’était trop. » Ces derniers temps, elle a l’impression d’être submergée, de ne plus savoir quoi faire. « J’ai l’impression d’avoir un passage à vide complet. » Je corrige doucement : « Ou un trop-plein. » — « Oui, c’est plutôt ça. »
« Être débordé, c’est aussi être confronté à ne pas maîtriser. » Ça glisse de partout, on ne peut plus s’accrocher nulle part. Ce n’est pas une période agréable. Mais qu’est-ce qu’elle nous demande, cette période ? Certainement d’agir au mieux — mais aussi de pouvoir se laisser porter par les flots, par le courant. Ce n’est pas évident. C’est aussi un apprentissage. Élodie reconnaît : « Quand on a le nez dans le guidon, c’est compliqué. » — « On a le nez dans le guidon et en plus, on a bu la tasse — ça fait beaucoup. »
Muriel intervient pour partager son propre processus d’écoute. Elle note qu’elle m'a déjà lu et entendu, mais que c’est toujours bien de réentendre, car parfois “il y a un truc qui tilte”, on entend quelque chose de nouveau. Elle remarque que quand on dit quelque chose en ma présence, pendant une séance, ce n’est jamais vraiment anodin : « il s’en sert pour élargir et poursuivre l’exploration. »
Effectivement, dans cette écoute particulière, c’est comme si, quand quelqu’un parle avec une émotion, c’était la mémoire de l’événement qui parlait. Le démon, le fantôme, sont en train de raconter leur histoire. C’est à ce moment-là qu’il est intéressant d’écouter.
Élodie fait écho : « À vous écouter, j’avais l’impression de le vivre. Je le ressentais. » « Ça implique aussi le corps. L’important, c’est de pouvoir, quand on a un revécu, le vivre dans sa totalité. » Ce soir n’était peut-être pas le moment d’aller au bout, mais il s’agit toujours d’aller au bout de quelque chose — justement pour ne pas avoir à être tout le temps exposé. Dès que ça reste là, hop, aller rencontrer ça.
Élodie précise : « Je vois aussi que j’ai plein de choses. C’est le paradoxe, mais j’ai l’impression de ne plus pouvoir faire quoi que ce soit. Je n’y arrive plus, comme si ma force était partie. »
« Ça, il faut le noter. Vous venez de dire : “C’est comme si ma force était partie.” C’est le corps qui parle. Ce n’est pas une image. Tout d’un coup, la force s’en va et on ne peut plus. Quand la force s’en va, on ne peut plus résister au rouleau compresseur, se sauver, crier. Et ça fait peur — parce que quand la force s’en va, on va subir ce que l'on auvait essayé d’éviter. Alors n’évitons pas, pour voir ce qui se passe à ce moment-là, quand on n’a plus la force. »
Élodie : « Il y a la mort derrière. » — « Oui, tout à fait. Et comment peut-on la rencontrer de son vivant ? Lui dire bonjour, puisqu’elle est déjà venue chatouiller les pieds ou le reste. » C’est toujours une question de vie et de mort.
« Qu’est-ce que vous sentez dans votre corps ? C'est la question rituelle du revécu sensoriel. Si je sens que je suis en train de mourir, aussitôt quelque chose dit : “Non, ça ne doit pas être ça, j’ai dû me tromper” — ou bien “il faut que je me retienne.” C’est là encore où il s’agit de faire corps. Qu’est-ce qui est en train de se passer ? C’est comme si ça débordait, comme si j’étais harcelé, ou comme si je glissais dans un endroit où je n’ai plus de force du tout. Quelle que soit la manière de le nommer, c’est toujours d’être présent à ce qui m’arrive. Mais une force mentale dit — c’est normal, c’est la protection — “Là, ce n’est pas un endroit où il faut aller.” »
Élodie : « Ne va pas trop près. » — « Oui. C’est un réflexe, et on peut même dire que c’est un réflexe de survie. Bien sûr qu’on n’a pas envie d’y aller. Et pourtant, la mémoire indique qu’il y a quelque chose à vivre. »
Élodie témoigne de ce qu’elle a appris sur son parcours : « J’ai appris à pleurer. » Car par son éducation, elle disait même à sa petite-fille : « Ne pleure pas, ne pleure pas. » Alors qu’« avoir pu s’ouvrir à ces émotions, les laisser être, les laisser couler jusqu’à faire corps justement avec tout ça — plus je faisais corps avec ça, et plus j’ai l’impression que ça se dissout. » — « Il y a quelque chose qui se dilate aussi. » — « Qui s’ouvre. Ça se dilate et du coup, ça ne fait plus mal. En fin de compte, là où ça fait mal, c’est bien d’aller le voir pour pouvoir… »
Il y avait quelqu’un qui avait travaillé avec Luc Nicon, fondateur de la méthode TIPI, à qui j’avais dit : « Il faut surtout de la curiosité pour aller voir là. » Et il avait ajouté : « Oui, et aussi du courage. » Oui, parce qu’on est en train de parler de vie et de mort — pas seulement d’un mot. Et quand on n’a plus la force, tout ça se mélange. Il y a parfois un passage étroit — comme à la naissance — à traverser pour aller voir la lumière de l’autre côté.
« Voilà, je propose qu’on en arrête là pour ce soir. »
Pour aller plus loin :
En savoir un peu plus sur l'haptonomie adulte. Il s'agit d'une approche par le toucher, par le contact tactile qui développe la capacité à être présent à soi même, en sécurité ainsi que la qualité de notre "être ensemble".
Relation d'aide par le toucher : Inviter et contenir. L'haptonomie se caractérise entre autre par le fait d'inviter l'autre à travers le toucher, de l'inviter à revenir dans sa présence. Contenir doucement permet à la personne de n'avoir plus à se contenir elle-même. Elle peut lâcher-prise.
Les séjours connaissance de soi. Ces séjours sont proposés pour permettre d'aller au-delà de ce que nous connaissons de nous-même, c'est-à-dire de ce qui est enfoui dans les profondeurs et qui demande à émerger pour que nous puission devenir véritablement nous-même. La connaissance de soi est le coeur des retraites spirituelles.
Faire corps, retraites de cinq jours en silence en Lot et Garonne. Retraite en co-animation alliant mieux-être, connaissance de soi et cheminement vers la non-dualité.
