De la dualité à la présence consciente
Cet échange introductif pose les fondements théoriques et pratiques d’une semaine dédiée à la connaissance de soi, qui s’est déroulée en avril à l’Îlot de Vilandrau. Partant du concept d’haptonomie — le contact affectif prénatal —, j’y développe l’idée centrale de « faire corps » : être pleinement présent à soi-même, notamment dans la douleur, plutôt que de s’en absenter par réflexe. J’explore ensuite, avant la non-dualité, la dualité — ce refus de la réalité qui génère de la souffrance — et la façon dont les traumas précoces, souvent natals ou prénatals, créent des croyances fondamentales qui colorent toute notre existence. L’intervention émotionnelle d’une participante illustre concrètement ces mécanismes : sentiment de ne pas avoir été désirée, deuils récents, conflits familiaux, épuisement profond. Le fil directeur de la semaine est d’apprendre à accueillir ces douleurs avec courage et curiosité, à « faire corps » avec elles pour retrouver vitalité et liberté d’action.

Faire corps : origines et manifestations
Le thème central s’ancre dans l’expérience concrète de l’haptonomie, discipline à laquelle je me suis formé partiellement et qui est à l’origine de ma démarche. L’haptonomie, parfois connue pour la préparation à l’accouchement, repose sur le contact affectif prénatal : le père (ou le soignant) pose les mains sur le ventre de la future mère, invitant le bébé à venir, qui répond en se dirigeant vers ces mains. Cette pratique vise à établir une présence mutuelle : le père apprend à être déjà présent pour que le bébé « reconnaisse » ses mains. Un autre aspect crucial concerne l’accouchement, souvent sans péridurale : permettre à la femme de rester avec son bébé en train de naître, malgré la douleur extrême liée à la dilatation.
Cette douleur est réelle pour les deux : pour la mère qui subit la dilatation, et pour l’enfant qui cherche son chemin dans un passage étroit. Le risque majeur survient lorsque la mère, submergée par la douleur ou en détresse, s’absente. Le bébé, pas encore né, se retrouve alors seul face à un « mur très délicat à franchir ». La naissance n’est pas un acte solitaire : mère et enfant doivent s’allier. Si l’un ou l’autre est « KO », l’équipe médicale intervient. Mais l’idéal est cette alliance — « faire corps », c’est-à-dire être avec, surtout quand on a mal.
Ce principe se généralise : quand on souffre — physiquement, émotionnellement, psychiquement — le réflexe spontané est de se retirer, de « prendre des RTT » et de revenir quand ça va mieux. La question centrale devient alors : comment rester là quand c’est douloureux ? Que la douleur soit physique (comme lors d’un accouchement) ou liée au manque, à la déception, à une blessure relationnelle, il y a toujours une composante corporelle : ça fait mal dans le corps. La première réaction à la douleur émotionnelle est d’arrêter de respirer — pour contenir l’émotion, faire bonne mine, éviter l’effondrement. Mais ce blocage respiratoire est une façon de s’absenter : moins conscient, moins oxygéné, avec moins de capacité d’agir ou de réagir. À l’inverse, rester présent même dans le chagrin ou la blessure permettrait de conserver la capacité à trouver une issue, à sortir d’un mauvais pas, à rebondir.
L’haptonomie, par la présence et le toucher affectif, est précisément une manière de revenir dans ce corps, de revenir à être là, respirer, vivre, goûter, même dans la difficulté. En situation de douleur physique extrême — jusqu’à l’évanouissement —, il n’y a évidemment « pas de miracle ». Mais dans une situation émotionnelle, la tendance est souvent de se contenir, de se contracter, d’être absent. Et alors, « qui est là pour agir ? » Personne. Ou seulement vingt à quarante pour cent de soi. Ce n’est pas suffisant. On n’est pas entier, on vit moins, et c'est dommage.
La dualité : refus de la réalité et création de souffrance
La dualité est le second concept fondamental de cette semaine. Avant de comprendre la « non-dualité », il faut saisir la dualité elle-même, qui signifie ici « devenir deux », se diviser. Quand quelque chose nous ennuie, nous pouvons penser à autre chose : sommes-nous la personne occupée à une tâche rébarbative, ou celle qui rêve d’être sous les cocotiers ? On crée une dualité, une manière de ne pas être là. De même, si l’on prévoyait d’aller à la chasse aux escargots et qu’il ne pleut pas, il arrive qu’on interprète ce temps comme personnellement malveillant. Dans les relations, c’est plus intense : si quelqu’un ne répond pas à un message, au lieu de patienter et d’accepter que l’autre puisse être occupé, on se dit parfois « c’est à moi qu’il ne répond pas, il a décidé de ne pas me répondre », et on échafaude une histoire douloureuse.
Une manière de ne pas être dans la réalité, c’est d’en inventer une autre, de multiplier les hypothèses. Du point de vue émotionnel, être dans une émotion, c’est refuser quelque chose, ne pas être d’accord que ce soit ainsi — que ce soit de la colère ou de la tristesse. Si on perd sa grand-mère, par exemple, le deuil est légitime ; mais en arrière-plan surgit souvent l’idée qu’elle est partie trop tôt, qu’elle n’a pas pu tout dire, que je ne lui ai pas tout dit non plus. C’est cet « autrement » qui crée la dualité : « ça devrait se passer autrement que ça ne se passe. » Et c’est quitter la réalité. La réalité, c’est que la météo est ce qu’elle est, que les gens meurent ou tombent malades.
Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas se soigner. Une fois le fait accepté — « je suis malade » —, on peut se demander comment se soigner, qui consulter, ce qu’on peut faire soi-même. Mais refuser ce fait, invoquer la fatalité ou l’injustice, c’est créer une réalité alternative qui, le plus souvent, fait souffrir. Plutôt que de faire corps — être là, reconnaître la réalité du moment, et se demander « qu’est-ce que je peux en faire ? » —, on reste bloqué dans une fiction douloureuse.
C’est pourquoi le chemin va de la dualité vers la non-dualité. Swâmi Prajnânpad parlait d’« un sans un second » : être un avec la réalité. Quel que soit l’événement, il s’agit d’être d’accord que c’est. Par exemple : j’attendais quelqu’un qui aurait dû arriver il y a un quart d’heure ; il n’est pas là, et son retard m’envahit d’anxiété ou de colère, avec ce sentiment que « personne ne me respecte ». Je crée une réalité autre, alors que, peut-être, il était simplement bloqué dans le métro. Cette distance entre la réalité et l’histoire que je me raconte me fait souffrir.
La non-dualité, c’est rejoindre cette première réalité : quels sont les faits ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Une émotion peut être là — et elle est là. Se dire « je ne devrais pas avoir d’émotion parce que je suis sur le chemin de la sagesse », c’est encore de la dualité. L’émotion est là. Alors, qu’est-ce qui est derrière elle ?
Pendant la semaine, le travail se fera avec le corps, précisément parce que ces mécanismes s’y inscrivent. Si on ne se sent pas aimé, on adopte une attitude pour « grappiller un peu d’amour qu’on ne nous a pas donné ». Si ça ne marche pas, on dit « c’est toujours comme ça » — et on s’enferme dans sa manière de voir le monde. Dans un séjour de connaissance de soi, il s’agit de repérer comment on se fait souffrir soi-même : en se forgeant de fausses idées sur la réalité et en se privant des moyens d’agir véritablement. C’est un long travail, car cela ne saute pas aux yeux. On retombe dans de vieilles habitudes sans s’en apercevoir. J’ai moi-même, pour prendre mon exemple, une tendance « Calimero » — à me sentir victime d’injustice.
Les racines de la souffrance : traumas précoces et croyances fondamentales
Ces représentations du monde se mettent en place très tôt, parfois avant même qu’on ait les mots pour les décrire. Je relate ici un souvenir personnel : entre cinq et sept ans, j’ai vu ma grand-mère saigner un lapin. En rentrant chez mes parents, j’ai dit : « Pourquoi tout le monde est méchant ? » Ma mère a noté cette phrase dans mon carnet de santé, sentant que c’était important — « une représentation du monde qu’il doit pouvoir relire quand il sera grand ». (!)
D’un côté, ma grand-mère tue un lapin ; de l’autre, je me dis que « tout le monde est méchant ». Je ne lui en voulais pas personnellement, mais quelque chose s’était réactivé : un vieux souvenir d’avoir déjà souffert. Lequel ? C’est difficile à dire, car, pour reprendre cet exemple, la conscience du bébé en train de naître ne s’en souvient pas spontanément avec des mots. Mais elle peut le revivre corporellement : sentir tout ce qui écrase, la difficulté à respirer, à bouger, l’impuissance. La phrase classique, c’est « je n’y arrive pas ». Quand je l’entends, je pense aussitôt à la naissance — on aurait bien envie d’avancer, mais ça bloque.
« Pourquoi ce monde est méchant ? » n’était donc pas seulement une réaction au lapin et à la grand-mère. C’était une impression déjà là, avant. Parce que ce corps avait déjà vécu quelque chose qui ne lui convenait pas, quelque chose de difficile corporellement — manquer d’air, avoir l’impression de mourir. Quelque chose a été vécu qui lui avait fait penser que le monde n’allait pas dans le sens où il aurait dû aller. On en revient à la dualité. Et à partir de cette expérience, une représentation s’est créée : « Si je ne peux pas faire ce que je veux, c’est parce que le monde est méchant. Si le monde n’était pas méchant, je serais libre. »
Très tôt, les croyances se mettent en place. Personne n’a eu besoin de me le dire. Je me le suis dit parce que j’avais vécu quelque chose de douloureux : mon corps l’a ressenti et s’en est trouvé en grande difficulté. Il n’a pas fait que le ressentir — il a créé une représentation, quelque chose qui « explique » pourquoi ça va mal.
Et après ? On transporte ça dans sa vie d’enfant, d’adolescent, d’adulte. On vit dans un monde où les gens sont méchants : une queue de poisson sur la route, une priorité grillée à la caisse... Et bien sûr, on trouve des raisons d’y croire — les guerres, les gouvernements — jusqu’à se dire « le monde est vraiment méchant, j’avais raison depuis le début ». Mais ette représentation est issue d’une expérience que ce corps a faite, et que nous avons interprétée.
« Faire corps », en fin de compte, c’est faire corps avec tout ce qui m’a chagriné — pas seulement au présent, mais aussi par le passé. Car le désagrément du jour a une racine dans le passé : ce corps a vécu quelque chose qui ne lui convenait pas, il n’a pas pu faire face, et il s’est dit quelque chose — une idée, une croyance.
