Le chemin thérapeutique : accueillir la douleur pour s’en libérer
Le « beau programme » de la semaine, c’est apprendre à se laisser toucher pour mieux vivre. Cela demande une forme de régularité, car c’est un travail quotidien, y compris sur des choses qui passent inaperçues : « Ça me fait réagir. Est-ce que je peux respirer à l’endroit de cette blessure ? » Toutes ces réactions font que « non, pas ça », et la vie se réduit. Alors que de l’autre côté, il y a ce désir de connaître, de voyager, de faire corps avec la beauté, de vivre.
Sur la balance, il y a le désir et ce qui semble vouloir l’empêcher. Parfois, ce qui semble empêcher, c’est un vieux souvenir qui dit « toi, tu n’as pas ta place ». Alors que ce n’est même plus vrai probablement. Ça a pu l’être, mais peut-être que maintenant ce n’est plus le cas. Ça mérite d’être regardé de plus près. Le souvenir est là : à cet endroit, on pourrait appeler ça une respiration — pas seulement corporelle, mais « être avec ».
Muriel et moi précisons notre rôle d’accompagnants : donner de la place, de la respiration, un peu d’apaisement quand c’est possible, pour que les participants puissent être encore un peu plus conscients et aller encore un peu plus loin — rencontrer à l’intérieur, parfois, de « vieux démons ». Mais ces démons sont devenus des compagnons, puisqu’ils sont là depuis le début. Ne soyons pas racistes avec eux — allons les rencontrer à leur tour, sinon ils se sentent rejetés ! Qu’est-ce qu’ils veulent ? Être reconnus. « Et moi, et moi, et moi — tu m’as oublié. » Il faut leur donner un ticket pour qu’ils passent chacun leur tour : sinon, ils réclament tous en même temps et on est débordé. Il y a aussi, dans ce travail, un rôle d’« organisatrice » — mettre de l’ordre, promettre à chacun de ces démons qu’ils auront leur tour.
Élodie témoigne de son état actuel : « Je ne savais plus par où commencer. C’était trop. » Ces derniers temps, elle a l’impression d’être submergée, de ne plus savoir quoi faire. « J’ai l’impression d’avoir un passage à vide complet. » Je corrige doucement : « Ou un trop-plein. » — « Oui, c’est plutôt ça. »
« Être débordé, c’est aussi être confronté à ne pas maîtriser. » Ça glisse de partout, on ne peut plus s’accrocher nulle part. Ce n’est pas une période agréable. Mais qu’est-ce qu’elle nous demande, cette période ? Certainement d’agir au mieux — mais aussi de pouvoir se laisser porter par les flots, par le courant. Ce n’est pas évident. C’est aussi un apprentissage. Élodie reconnaît : « Quand on a le nez dans le guidon, c’est compliqué. » — « On a le nez dans le guidon et en plus, on a bu la tasse — ça fait beaucoup. »
Muriel intervient pour partager son propre processus d’écoute. Elle note qu’elle m'a déjà lu et entendu, mais que c’est toujours bien de réentendre, car parfois “il y a un truc qui tilte”, on entend quelque chose de nouveau. Elle remarque que quand on dit quelque chose en ma présence, pendant une séance, ce n’est jamais vraiment anodin : « il s’en sert pour élargir et poursuivre l’exploration. »
Effectivement, dans cette écoute particulière, c’est comme si, quand quelqu’un parle avec une émotion, c’était la mémoire de l’événement qui parlait. Le démon, le fantôme, sont en train de raconter leur histoire. C’est à ce moment-là qu’il est intéressant d’écouter.
Élodie fait écho : « À vous écouter, j’avais l’impression de le vivre. Je le ressentais. » « Ça implique aussi le corps. L’important, c’est de pouvoir, quand on a un revécu, le vivre dans sa totalité. » Ce soir n’était peut-être pas le moment d’aller au bout, mais il s’agit toujours d’aller au bout de quelque chose — justement pour ne pas avoir à être tout le temps exposé. Dès que ça reste là, hop, aller rencontrer ça.
Élodie précise : « Je vois aussi que j’ai plein de choses. C’est le paradoxe, mais j’ai l’impression de ne plus pouvoir faire quoi que ce soit. Je n’y arrive plus, comme si ma force était partie. »
« Ça, il faut le noter. Vous venez de dire : “C’est comme si ma force était partie.” C’est le corps qui parle. Ce n’est pas une image. Tout d’un coup, la force s’en va et on ne peut plus. Quand la force s’en va, on ne peut plus résister au rouleau compresseur, se sauver, crier. Et ça fait peur — parce que quand la force s’en va, on va subir ce que l'on auvait essayé d’éviter. Alors n’évitons pas, pour voir ce qui se passe à ce moment-là, quand on n’a plus la force. »
Élodie : « Il y a la mort derrière. » — « Oui, tout à fait. Et comment peut-on la rencontrer de son vivant ? Lui dire bonjour, puisqu’elle est déjà venue chatouiller les pieds ou le reste. » C’est toujours une question de vie et de mort.
« Qu’est-ce que vous sentez dans votre corps ? C'est la question rituelle du revécu sensoriel. Si je sens que je suis en train de mourir, aussitôt quelque chose dit : “Non, ça ne doit pas être ça, j’ai dû me tromper” — ou bien “il faut que je me retienne.” C’est là encore où il s’agit de faire corps. Qu’est-ce qui est en train de se passer ? C’est comme si ça débordait, comme si j’étais harcelé, ou comme si je glissais dans un endroit où je n’ai plus de force du tout. Quelle que soit la manière de le nommer, c’est toujours d’être présent à ce qui m’arrive. Mais une force mentale dit — c’est normal, c’est la protection — “Là, ce n’est pas un endroit où il faut aller.” »
Élodie : « Ne va pas trop près. » — « Oui. C’est un réflexe, et on peut même dire que c’est un réflexe de survie. Bien sûr qu’on n’a pas envie d’y aller. Et pourtant, la mémoire indique qu’il y a quelque chose à vivre. »
Élodie témoigne de ce qu’elle a appris sur son parcours : « J’ai appris à pleurer. » Car par son éducation, elle disait même à sa petite-fille : « Ne pleure pas, ne pleure pas. » Alors qu’« avoir pu s’ouvrir à ces émotions, les laisser être, les laisser couler jusqu’à faire corps justement avec tout ça — plus je faisais corps avec ça, et plus j’ai l’impression que ça se dissout. » — « Il y a quelque chose qui se dilate aussi. » — « Qui s’ouvre. Ça se dilate et du coup, ça ne fait plus mal. En fin de compte, là où ça fait mal, c’est bien d’aller le voir pour pouvoir… »
Il y avait quelqu’un qui avait travaillé avec Luc Nicon, fondateur de la méthode TIPI, à qui j’avais dit : « Il faut surtout de la curiosité pour aller voir là. » Et il avait ajouté : « Oui, et aussi du courage. » Oui, parce qu’on est en train de parler de vie et de mort — pas seulement d’un mot. Et quand on n’a plus la force, tout ça se mélange. Il y a parfois un passage étroit — comme à la naissance — à traverser pour aller voir la lumière de l’autre côté.
« Voilà, je propose qu’on en arrête là pour ce soir. »
Pour aller plus loin :
En savoir un peu plus sur l'haptonomie adulte. Il s'agit d'une approche par le toucher, par le contact tactile qui développe la capacité à être présent à soi même, en sécurité ainsi que la qualité de notre "être ensemble".
Relation d'aide par le toucher : Inviter et contenir. L'haptonomie se caractérise entre autre par le fait d'inviter l'autre à travers le toucher, de l'inviter à revenir dans sa présence. Contenir doucement permet à la personne de n'avoir plus à se contenir elle-même. Elle peut lâcher-prise.
Les séjours connaissance de soi. Ces séjours sont proposés pour permettre d'aller au-delà de ce que nous connaissons de nous-même, c'est-à-dire de ce qui est enfoui dans les profondeurs et qui demande à émerger pour que nous puission devenir véritablement nous-même. La connaissance de soi est le coeur des retraites spirituelles.
Faire corps, retraites de cinq jours en silence en Lot et Garonne. Retraite en co-animation alliant mieux-être, connaissance de soi et cheminement vers la non-dualité.
