De la dualité à la non-dualité

Récemment, plusieurs personnes m’ont appelé parce qu’elles avaient repéré une forme de « non-dualité » dans mes propositions de séjour ou retraites et dans mes textes. C’est tout à fait exact, l’accompagnement que je propose vise à faire corps avec ce qui est, et à se libérer de ce qui refuse en nous et se manifeste sous forme d’émotions. Autrement dit, viser la non-dualité consiste ici à ne pas créer une seconde réalité, une réalité alternative à ce que je suis en train de vivre.

Malgré cela, mon attention a été attirée par une manière d’utiliser le terme « non-dualité » qui sonnait comme une nouvelle astuce, un nouveau truc qu’on n’avait pas encore essayé pour sortir d’une situation difficile, d’une relation compliquée ou éprouvante, d’un état d’être au bord de l’épuisement et de la perte de sens. Non, la non-dualité n’est pas une nouvelle technique après toutes celles que vous avez déjà essayées pour sortir de la souffrance.

Ayant été alerté par ce possible malentendu, j’ai voulu en savoir plus et je suis allé passer un week-end auprès d’une enseignante confirmée dans la tradition de l’Advaïta Védânta, qui a été la disciple de H.W.L. Poonja, lui-même disciple direct de Ramana Maharshi. Ce week-end a été très intéressant et nourrissant mais aussi très différent de ce que je propose comme démarche lors des séjours et retraites « connaissance de soi » au Corps Mémoire.

Ce sont ces différences que j’aimerais tenter de distinguer ici, certainement moins sur le fond que sur la manière d’approcher la non-dualité, de la présenter et d’accompagner celles et ceux qui cheminent sur une voie spirituelle. Et ceci, je l’espère, sans trahir les enseignements des uns ou des autres.

Ganga Mira, portrait

Ce que j’ai entendu ce week-end (de mémoire)

– Vous êtes déjà cela. – Vous êtes déjà ce que vous cherchez, vous êtes essence, vous êtes, avant d’être quelque-chose ou quelqu’un. – Revenez à la source de toute création, ce qu’il y a avant « je », je suis ceci ou cela. – Laissez disparaître le chercheur, celui qui cherche à devenir ce qu’il est déjà. – La réalisation du Soi est un déclic et vous ne pouvez pas le provoquer. – Cet éveil n’est pas durable, vous reviendrez dans la création, qui est duelle. – Cependant, une fois suffit, un instant, voir sans être celui qui voit. – Cet état est indescriptible, on ne peut pas le transmettre, peut-être juste dire ce qu’il n’est pas. – Il n’est pas ce que vous imaginez, qui n’est que le fruit du mental, lui-même produit de la création. Alors que le sujet, bien qu’il n’appartienne pas au temps, précède la création. – La permanence de cet état est un mensonge. Les états font partie de la création, comme en font partie le corps, les sensations, les pensées… qui ne sont pas permanents.

Voilà ce que j’ai retenu et que je vous présente d’une manière totalement partielle, tellement il est évident que je ne saurais réduire cinq Satsang à quelques mots, ni retranscrire l’atmosphère tout à la fois bienveillante, attentive, curieuse, sincère et chaleureuse de ces moments partagés. Néanmoins, cette transcription, quoiqu'incomplètement fidèle peut nous suffire à distinguer l’enseignement évoqué ici de l’approche de la non-dualité qui inspire l’accompagnement que je propose à la suite de ce que nous a transmis Olivier Humbert, collaborateur d’Arnaud Desjardins, lui-même disciple de Swâmi Prajnânpad. Je précise que je ne prétends pas être éveillé, ni être un enseignant ou un guide spirituel. Mon parcours et mon expérience me permettent simplement d’accompagner les personnes qui le demandent sur leur propre chemin, pendant le temps qui leur semble nécessaire.

Alors, quelles sont ces différences ?

La différence primordiale, c'est que si l’on pose une question à Ganga, puisqu’il s’agit d’elle, sur une difficulté rencontrée, une situation pénible, un parcours, elle va écouter puis elle finira par répondre quelque chose comme : ça, c'est la vie, la vie de la création qui concerne le corps, les sensations, les émotions, les pensées… ici, en satsang, on s’occupe de l’essentiel...

Alors que Swâmi Prajnânpad, au contraire, va s’appuyer sur la situation présentée pour répondre puis remettre la question dans la perspective globale de non-dualité. Pour exemple, vous pourrez visionner Arnaud Desjardins évoquant sa première rencontre avec Swâmi Prajnânpad :

Qu’est-ce que vous voulez ?  lui demande-t-il simplement. Et Arnaud Desjardins de répondre : « Atma Darshan », c'est-à-dire, la vision de la réalité ultime. – Very nice ! lui répond Swâmi Prajnânpad qui rentre ensuite dans les détails, pose des questions plus précises : « Comment savez-vous qu’il existe un atman ? » etc. Comme s’il disait : comme c’est intéressant… et comment allez-vous vous y prendre, puis-je savoir ? « Et au bout de trois quarts d’heure, nous dit Arnaud Desjardins, il m’avait complètement et merveilleusement déstabilisé et remis les pieds sur terre ».

C’est à partir de la réalité concrète que Swâmi Prajnânpad va mener son disciple d’une conscience objectale ordinaire à une conscience beaucoup plus globale comme le montre le dialogue qui suit et qui indique le passage de l’ego, du sens de la séparation, de la dualité : moi et la couverture, à un sentiment incluant tout ce et ceux qui ont permis la réalisation de cette couverture. Ainsi, à partir de ce qui semble à beaucoup un détail, un objet ordinaire et utilitaire, il est possible de passer, sur place, de la dualité au sentiment d’unité. Ici, maintenant, à partir du concret. Voici ce dialogue :

« Comment est-ce que vous venez de traiter cette couverture ? Avec quelle négligence vous l’avez déposée ! Quel sentiment avez-vous à l’égard de cette couverture ? »

Eh bien, franchement, aucun. Je trouvais qu’elle n’était pas très jolie. Je la trouvais rugueuse, même si c’était mieux que d’être assis sur le ciment.

« Quel sentiment de cette couverture avez-vous ? Regardez, vous êtes assis sur cette couverture séjour après séjour, depuis des mois, et maintenant des années lors de vos entretiens avec Swamiji (il parlait de lui à la troisième personne comme beaucoup de maîtres hindous), pour poser vos questions, pour entendre les réponses, donc pour être aidé dans ce que vous considérez comme le plus important de votre vie, c’est-à-dire le chemin spirituel. »

« Oui. »

« Et grâce à cette couverture, vous êtes plus confortable, donc plus disponible pour poser vos questions et pour entendre. »

Eh bien oui, je n’avais pas tenu compte de tout cela.

« Et comment cette couverture est-elle arrivée là ? Vous qui avez beaucoup roulé sur les routes de l’Inde, vous avez vu ces paysans qui poussent des charrues à socle en bois derrière des bœufs, dans la chaleur accablante, et qui vivent pieds nus de leur naissance à leur mort ! »

Ce maître hindou semblait s’être transformé en Jaurès, le grand orateur socialiste assassiné au moment de la déclaration de guerre en 14.

« Ce sont eux qui ont cultivé, cueilli, filé, tissé le coton qui a servi pour faire cette couverture. »

[…*]...

Je me sentais en communion avec cette couverture qui prenait une profondeur, une richesse, et me reliait à tous les êtres humains qui avaient travaillé pour la produire ; elle n’était plus isolée en elle-même, elle trouvait sa place dans l’univers. Et après tout, s’il n’y avait eu ni pluie ni soleil, le coton n’aurait jamais poussé. Donc je ne pouvais être confortable dans ces entretiens qui me rapprochaient en principe du grand but de ma vie que parce qu’il y avait eu la terre, la graine de coton, le soleil, la pluie. Peu à peu le cœur s’élargissait et, à partir d’une couverture, je ressentais tellement plus, j’entrais peu à peu en communion, union avec une réalité de plus en plus vaste qui incluait les êtres humains, qui incluait la nature.

*Lire le texte complet sur cette page : Tirer la couverture … au Soi

Au cours des satsangs, Ganga, sans la rejeter, ne s’intéresse pas à la vie du monde, de la création, elle s’intéresse à l’incréé, au « substatum » d’où est née la création, toutes les créations.  Son approche est celle de l'investigation du Soi à partir de cette question « Qui suis-je ». Vous pourrez en voir un bel exemple au début de cette vidéo de Satsang.

À l’inverse, Swâmi Prajnânpad part du monde pour rejoindre la vastitude. Pour Ganga, la non-dualité ne réside pas dans la création, pas dans le monde qui, il est vrai, est le monde des contraires. Swâmi Prajnânpad part de cette dualité – moi et la couverture – pour englober le monde et ne plus en être séparé. Il s’appuie sur la dualité pour atteindre la non-dualité. Pour lui, ce n’est pas le monde qui est duel, c’est nous qui créons la dualité en refusant le monde tel qu’il est, à chaque fois que nous préférerions qu’il soit autrement. Ainsi, comme le rapporte Arnaud Desjardins, tout le secret tient en une phrase : « Pas ce qui devrait être, mais ce qui est ».

Au retour de ce week-end, je me suis mis à relire le tome II de mes écrits et en particulier ma correspondance avec Eulalie car on m’avait demandé ce qu’il contenait et j’avais dû improviser. À la lecture de ces lettres, j'ai eu la confirmation que j’étais empreint de cette manière de d’accompagner : partir des situations pour voir comment elles nous attachent et pour débusquer les idées fausses, qui sont parfois subtilement inscrites dans nos manières d’être.

J’ai ajouté à cet accompagnement une approche corporelle qui me semble essentielle, c’est la capacité à se prolonger dans le temps et l’espace. Voyez comme d’une certaine manière, à partir d’une couverture, Arnaud Desjardins se prolonge vers tous ceux qui ont permis de la fabriquer et vers les éléments naturels qui ont contribué à sa création. De la même manière, au Corps Mémoire, vous apprenez à faire corps, à faire un pas au-delà de ce qui vous restreint, à aller à la rencontre de ce que vous portez de mémoire, en particulier de ce que vous avez vécu de douloureux pour le faire à nouveau vôtre et ainsi redonner petit à petit de l’espace à la conscience. C’est le refus de ce qui est, de ce qui a été, qui crée la séparation. Faire corps avec ce qui a été refusé est la voie de retour à l’unité. C’est en ces endroits de vous-même que vous avez besoin d’être accompagnés pour à nouveau pouvoir dire oui à ce qui est.

 

Francis Lemaire

La lettre du Corps Mémoire

Pour aller plus loin :

Voie progressive et voie directe en Advaïta Védanta : Une apparente contradiction
(par : Association Éveil Conscience)

Guérir l’ego ou guérir de l’ego ?

Où étiez-vous avant de naître ?